Martin Lavielle @martin_lavielle | Venezuela ı Une paix impossible, une guerre improbable ?

le 23 août 2017Screen Shot 2017-08-23 at 1.33.16 PM

Après des semaines de tensions, quel constat dresser de la situation au Venezuela ? Les experts se divisent sur la question. D’un côté, ceux qui dénoncent avec vigueur le gouvernement de Maduro; de l’autre ceux qui refusent de condamner totalement le chavisme. Pour confronter ces points de vue opposés, l’Obs a posé les mêmes questions à trois chercheurs différents.

Renée Fregosi, maître de conférences et directrice de recherche en science politique à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, rattachée à l’université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, et Natalia Brandler, chercheuse vénézuélienne, directrice du Groupe d’études politiques sur l’Amérique latine (GEPAL), font toutes deux partie du premier groupe.

Elles sont sur plusieurs points en désaccord avec Christophe Ventura, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de l’Amérique latine, qui est moins sévère avec le successeur de Chávez.

Quelle est la situation actuelle au Venezuela ?

Renée Fregosi : Le gouvernement chaviste est extrêmement corrompu et de plus en plus violent. Il s’est enfermé dans une fuite en avant, une spirale de la violence, parce qu’il sait que s’il négocie sa sortie, il finira devant une cour pénale, internationale ou nationale. Aujourd’hui, la population est à 70% opposée au gouvernement. Pourquoi ? Parce qu’elle est affamée, n’a plus de médicaments et subit une répression politique physique. La crise politique s’est doublée depuis quelques années d’une crise humanitaire. On vit plus mal au Venezuela aujourd’hui qu’en Union soviétique à l’époque.

Natalia Brandler : Il y a deux fausses idées qui circulent en France au sujet du Venezuela. Premièrement, certains avancent que c’est la chute du cours du pétrole qui est la cause de la crise économique vénézuélienne. La chute du pétrole y a certes contribué, mais ce qui a fait tomber l’économie du Venezuela c’est le socialisme et le collectivisme développé par Chàvez, qui a concentré toute l’activité économique autour de l’Etat.

Deuxièmement, il se dit que l’opposition serait de droite, voire d’extrême droite. Là encore, c’est plus compliqué : l’opposition englobe plusieurs courants de la gauche, du centre-gauche et de la droite. Compte tenu de cette pluralité d’idéologies, il est remarquable qu’ils aient réussi à s’unir contre un ennemi commun.

Christophe Ventura : L’élection de l’assemblée constituante a marqué un tournant. Elle a ouvert un nouveau scénario qui est en train de s’écrire et qui est différent des séquences antérieures. Je ne reviens pas sur les controverses sur la participation. La constituante est installée, et qu’on le veuille ou non, elle a montré que le chavisme était toujours vaillant, qu’on ne pouvait pas le contourner. Il y a maintenant trois points importants à retenir.

Premièrement, le gouvernement a annoncé, juste après l’installation de la constituante, des élections régionales, qui ont été avancées de décembre à octobre. Vingt-trois gouverneurs régionaux seront à élire. Dans les prochains jours, le Venezuela va entrer en campagne. L’ensemble des partis de la MUD (l’union de l’opposition) ont accepté de participer à ces élections ; c’est un véritable changement car jusqu’ici, l’opposition avait refusé toute participation (comme à l’élection de la constituante).

Venezuela : La composante la plus radicale de l’opposition l’a emporté

Un débat a donc eu lieu, parce qu’une partie de l’opposition, la moins radicale (celle d'”Accion democratica” [un parti social-démocrate, NDLR] notamment), a considéré que, malgré l’ampleur des manifestations, elle n’arrivait pas à faire basculer les classes populaires et l’appareil militaire. Ne pas parvenir à faire tomber le gouvernement les a fait revenir sur le terrain politique.

Le deuxième élément est géopolitique : c’est la bourrasque Trump. Elle a provoqué un effet inattendu. Une nouvelle ligne de front s’est créée dans la région : tous les pays de la zone sont contre Trump, qu’ils soient pour ou contre le Venezuela. Mike Pence, le vice-président américain, a conclu sa tournée en Amérique latine par le Chili, où Michelle Bachelet a refusé d’envisager toute intervention militaire contre Caracas, comme l’a évoqué Trump.

Enfin, le gouvernement chaviste a beaucoup de questions à régler, notamment la question économique. Il sait qu’il doit ramener la paix, la tranquillité et remettre l’économie en marche. C’est là l’enjeu principal, à mon sens, pour que Maduro puisse profiter de ce répit.

Risque-t-on de se diriger vers une guerre civile ?

Renée Fregosi : La guerre civile, on l’a déjà d’une manière larvée. L’opposition ne la souhaite pas, elle souhaite une négociation. Cela fait depuis 2006 qu’elle participe aux élections. Et parfois, elle gagne, comme en 2015. Elle est sur une ligne de sortie pacifique de la dictature. Mais encore faut-il que la dictature veuille céder. On a deux verrous : Cuba et les plus durs du régime qui ont peur des conséquences de leur départ.

50 photos qui racontent la guerre civile larvée au Venezuela

Natalia Brandler : Pour avoir une guerre civile, il faut deux camps armés. Or, pour l’instant, l’opposition n’a ni armes ni volonté de s’engager dans la stratégie violente du gouvernement. L’opposition a d’abord voulu négocier, maintenant ils ne font plus que demander de nouvelles élections générales, dès que possible. Le gouvernement, lui, a des armes, et compte les utiliser.

Screen Shot 2017-08-23 at 1.36.16 PMQuant à l’hypothèse que l’armée puisse se retourner contre le gouvernement, elle reste pour l’instant anecdotique, seuls quelques militaires s’étant désolidarisés du régime. En haut de l’état-major, les généraux restent très fidèles au chef de l’Etat, puisqu’ils sont nommés directement depuis 2010, sans passer par le Sénat.

Christophe Ventura : Tout est ouvert. Aujourd’hui, il y a une accalmie manifeste, une canalisation du conflit par la voie électorale. Mais tout cela reste précaire. Le niveau d’antagonisme entre les deux camps n’a pas baissé, la situation économique est encore préoccupante. On est toujours dans le schéma de tension. Si on se projette aux élections régionales, tout dépendra des résultats (qui sont très difficiles à prédire, ni le gouvernement ni l’opposition n’étant populaires). Quels qu’ils soient, il y aura des problèmes à régler : les radicaux de chaque camp seront de toute façon mécontents.

Si l’opposition remporte la victoire, elle aura des responsabilités très importantes et devra respecter le schéma établi par l’Assemblée nationale constituante (ANC). En cas de victoire du chavisme, on peut supposer que la situation sera encore plus difficile pour l’opposition, parce que démonstration sera faite qu’elle n’arrive pas à gagner les élections. Les débats sur la stratégie insurrectionnelle reprendront de plus belle. Il ne sera pas alors exclu qu’on assiste à la paramilitarisation du conflit.

D’autres hypothèses sont possibles, on peut tout à fait imaginer qu’en cas de victoire du chavisme, on puisse avoir une stratégie de l’opposition similaire à un Ukraine/Russie, où le gouvernement serait renversé par la partie la plus extrême de la droite vénézuélienne.

A contrario, peut-on réellement espérer un apaisement et une sortie de crise pacifique ?

Renée Fregosi : Le double verrou de Cuba et de la frange dure du régime me fait dire que non, malheureusement.

Natalia Brandler : Pas vraiment. Maduro, les cadres de son parti et les militaires hauts-placés risquent tout s’ils perdent le pouvoir. Ils sont accusés, rejetés par la communauté internationale et de plus en plus affaiblis sur la scène domestique. Ils ont donc intérêt à garder le pouvoir, pour eux, mais aussi pour les (rares) Etats qui les soutiennent encore. Le but du gouvernement est aujourd’hui de retarder l’opposition, de lui faire perdre du temps. C’est ce qui a guidé la convocation d’élections régionales dès l’installation de  la nouvelle assemblée constituante : le gouvernement cherche d’une part à diviser l’opposition, d’autre part à l’inciter au boycott en laissant fuiter des indices d’une fraude électorale massive.

Il faudrait des négociations transparentes et claires avec des intermédiaires reconnus par les deux côtés, pas avec ceux choisis arbitrairement par Maduro. Mais encore faudrait-il que le gouvernement le veuille ; ce qui semble impossible à court terme. Même les rumeurs qui disent que l’ANC voudrait destituer Maduro sont trompeuses : son numéro deux, Tareck El Aissami, est pire ; accusé de corruption, de blanchiment d’argent issu du narcotrafic et de financer des organisations terroristes, il est notamment proche du Hezbollah…

Il faut rappeler que la crise humanitaire actuelle est inimaginable. Les Vénézuéliens ont perdu en moyenne 9 kilos depuis quelques années, le taux de mortalité infantile a grimpé de 100%… Le peuple a faim et est désespéré. On peut malheureusement s’attendre à ce que, devant la disparition des institutions, des repères, certains commencent à se faire justice eux-mêmes. La seule issue politique possible à ce conflit serait que le gouvernement s’engage à négocier et à réorganiser des élections générales. Si cette piste est abandonnée, cela risque de dégénérer.

Christophe Ventura : Tout le monde espère, dans la région, une sortie de crise politique, avec des mécanismes de dialogue entre gouvernement et opposition. La sortie de crise politique ne sera possible que si c’est par les urnes que les Vénézuéliens expriment leur choix.

Screen Shot 2017-08-23 at 1.37.55 PMQuel rôle pour la communauté internationale ? Met-elle de l’huile sur le feu ou cherche-t-elle à éteindre l’incendie ?

Renée Fregosi : L’acteur international est important. Au niveau régional, les sud-américains ont mis du temps mais ils ont ouvert les yeux, si ce n’est quelques affidés. Si ce n’est Ortega, au Nicaragua, Cuba et peut-être la Bolivie d’Evo Morales, tous les pays latino-américains ont compris ce qu’était le régime et font pression pour qu’il ouvre la voie à une transition vers la démocratie. Y compris les gouvernements de gauche, comme le Chili ou l’Uruguay.

Puisque la France a de si bonnes relations avec Cuba, elle devrait prendre position pour faire pression sur ce pays, pour qu’il laisse le Venezuela libre de son destin. C’est la seule lueur que je verrais pour sortir du bain de sang qui se confirme de jour en jour.

Natalia Brandler : Presque toute l’Amérique latine, à l’exception de Cuba, du Nicaragua, de l’Equateur et de la Bolivie, est opposée au gouvernement vénézuélien. Il faudrait un mouvement de tous ces pays pour trouver une solution à cette crise, aider l’opposition qui se retrouve sans armes, sans ressources, divisée sur la question des élections. Cela permettrait aussi que ce ne soit pas Donald Trump qui s’en charge, avec des relents impérialistes.

Christophe Ventura : On a beaucoup parlé des déclarations des uns et des autres aux Nations Unies, mais il y a surtout une manifestation claire de l’Amérique latine contre une intervention américaine.

Donald Trump menace (aussi) le Venezuela d’une intervention militaire

Cuba est indéfectiblement lié au Venezuela. Ils ont des intérêts communs, des principes géopolitiques non-négociables : l’indépendance, la non-ingérence, chacun de ces pays se sait sur la sellette. Cuba ne lâchera jamais le Venezuela.

Et en même temps, on peut avoir une autre perception du rôle de Cuba, qui peut encourager une médiation, formelle ou informelle, peut-être auprès des américains. Une déclaration de l’Alba [l’Alliance bolivarienne pour les Amériques qui regroupe plusieurs pays des Antilles et de l’Amérique centrale et latine, NDLR] est passée inaperçue. Elle indiquait vouloir créer un groupe de rapprochement entre l’opposition et le gouvernement, avec le soutien du Caricom (la communauté caribéenne).

Cuba a d’excellents rapports avec la Colombie, notamment en raison du rôle qu’il a joué dans la paix avec les Farc, mais aussi avec le Mexique, qui est pourtant un grand adversaire idéologique. Finalement, Cuba entretient de bons rapports avec toute l’Amérique latine, indépendamment des clivages idéologiques et politiques. Il serait donc possible que l’île joue un rôle pour tenter de trouver un espace, un forum dans lequel puisse être lancé le processus de paix. L’intérêt de Cuba, ce n’est pas la guerre civile au Venezuela.

Propos recueillis par Martin Lavielle